Marco Polon 1 (né le 15 septembre 1254, à Venise, et mort aux alentours du 9 janvier 1324, à Venise également)1 est un marchand vénitien (actuelle Italie), célèbre pour son voyage en Chine, qu'il raconte dans un livre intitulé Devisement du monde ou Livre des merveilles ou encore Livre de Marco Polo.
À l'âge de 17 ans, Marco Polo part avec son père, Niccolò, et son oncle Matteo pour l’Asie, où il se met, avec eux, au service de Kubilai Khan, l'empereur mongol. Après avoir exercé diverses missions officielles durant une vingtaine d'années, il entreprend son voyage de retour à l'occasion d'une mission diplomatique.
Après un périple de 24 ans, il est de retour en Italie en 1295. L'année suivante, il participe à une guerre navale entre Venise et Gênes, au cours de laquelle il est fait prisonnier par les Génois. Durant son emprisonnement, il dicte à un compagnon de cellule, Rustichello de Pise, une description des États de Kubilaï et de l'Orient. Ce manuscrit ayant connu de nombreuses versions et traductions, il est pratiquement impossible d'en reconstruire l'état original. Il semble toutefois qu'il ait été d'abord rédigé en langue franco-vénitienne.
Marco Polo n’était pas le premier Européen à se rendre à la cour de l'empereur mongol, mais il est le premier à décrire des réalités chinoises, tel le papier monnaie. Il décrit aussi les lamaseries du Tibet et mentionne l'existence du Japon (Cipango), jusqu'alors inconnu. Son récit a influencé Christophe Colomb et d'autres voyageurs. L'atlas catalan et la carte de Fra Mauro sont établis en partie sur la foi de son récit.
Marié, père de trois filles, il meurt en 1324 et est enterré dans l’église de San Lorenzo à Venise.
Biographie
Marco Polo est né le 15 septembre 1254 dans la République de Venise, très probablement à Venisen 2. Il n'est pas élevé par son père Niccolò Polo, négociant vénitien spécialisé dans le grand commerce oriental et très souvent absent, mais par son grand-père Andréa Polo, lui aussi grand commerçant selon le modèle typique du capitalisme familial. Son père et son oncle Niccolò et Matteo Polo partent en effet en 1260 pour le quartier vénitien de Constantinople où ils possèdent plusieurs comptoirs. Lorsque la capitale de l'empire latin de Constantinople est reprise en 1261 par les forces de l'empire de Nicée de Michel VIII Paléologue qui chassent les Latins de la ville, Niccolò et Matteo Polo cherchent d'autres débouchés commerciaux en Asie centrale en s'installant dans le petit comptoir de Soldaïa, sur les bords de la mer Noire, qui vient de s'ouvrir aux marchands occidentaux avec la quatrième croisade2.
Marco Polo a quinze ans lorsque son père et son oncle reviennent en 1269 d'un long voyage en Asie centrale où ils ont rencontré en Chine le premier empereur mongol de la dynastie Yuan, Kubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, qui leur propose le monopole de toutes les transactions commerciales entre la Chine et la Chrétienté et demande en échange l'envoi d'une centaine de savants et artistes pouvant illustrer l'Empire des chrétiens. Ils sont porteurs d'un message de sympathie et de cette demande pour le pape, qui voit dans ces tribus (appelées alors tartares en Occident) depuis 1250 un possible allié dans la lutte contre l'Islam. Pendant deux années, les deux frères, Niccolò et Matteo, vont attendre l'élection d'un nouveau souverain pontife, Grégoire X, le conclave s'éternisant depuis la mort de Clément IV en 12683.
En 1271, à titre de commerçants mais aussi d'ambassadeurs, ils quittent à nouveau Venise pour retourner en Chine avec le jeune Marco. Ils sont accompagnés de deux dominicains menant une mission diplomatique au nom du pape, Nicolas de Vincenza et Guillaume de Tripoli, mais ceux-ci abandonneront l'expédition à Lajazzo par peur des rumeurs de guerre4. À partir du comptoir vénitien de l'Ayas, ils empruntent la plus septentrionale des routes de la soie. Après trois ans de voyage, Marco Polo est reçu avec ses parents à la très fastueuse cour mongole, peut-être à Cambaluc. D'abord, semble-t-il, envoyé en légation avec son oncle dans la ville frontière de Ganzhou, à l'extrémité ouest de la Grande Muraille, où il fait ses classes (apprenant probablement le ouïghour), il devient ensuite un enquêteur-messager du palais impérial suzerain de la Chine, de l'empire Perse et de la Horde d'or. À ce titre il accomplira diverses missions pour le grand khan, tant en Chine que dans l'océan Indien (voir fonctions de M. Polo) : Corée, Birmanie, Sumatra, Cambodge, Viêt Nam (par contre il ne mentionne l'île de Cypango, le Japon, que par ouï-dire)5.
Vers la fin du règne de Kubilai Khan, Marco Polo et ses parents obtiennent le droit de retourner dans leur pays contre un dernier service officiel : en 1291 ils embarquent à destination de la Perse, où ils accompagnent la princesse Kokejin, promise par Kubilai Khan à l'ilkhan Arghoun d'Irann 3. Beaucoup d'incertitudes subsistent sur le trajet exact qu'il a suivi. En 1292, bloqué par la mousson d'hiver, il fait escale durant cinq mois à Perlak dans le nord de l'île de Sumatra (dans l'actuelle Indonésie). Il arrive à Ormuz au printemps 1293 et séjourne en Perse durant plusieurs mois6. À Trébizonde, plus ou moins sous l'influence des Génois, il est dépouillé d'une partie de sa fortune7.
Rentrés à Venise en 1295, Marco et ses parents sont méconnaissables après un quart de siècle d'absence. La légende veut que, pour frapper l'imagination, ils aient offert à leurs parents et amis un grand banquet à l'issue duquel Marco se serait saisi des misérables vêtements tartares dont il était habillé et en aurait défait les coutures pour en extraire des pierres précieuses en quantité8.
En 1296, la guerre ayant éclaté entre Venise et Gênes, Marco Polo fait armer une galère pourvue d'une pierrièren 4 afin de participer au combat. Il est fait prisonnier, probablement lors d'une escarmouche, en 1296, au large de la Turquie, entre Adana et le golfe d'Alexandretten 5. Au cours de ses trois années de prison, devant l'intérêt que suscitent ses souvenirs d'Orient, il décide de les faire mettre par écrit par son compagnon de captivité, Rustichello de Pise. À cette fin, selon Ramusio, il aurait demandé à son père de lui faire parvenir les carnets de notes qu'il avait rapportés de son voyage9. Rustichello date son récit de 12987.
En 1299, avec la signature de la paix entre Gênes et Venise, Marco est libéré. Il épouse alors Donata Badoer, dont il aura trois filles. Sans doute fut-il, comme patricien, membre du Grand Conseil de Venise, mais on ignore quel rôle il joua dans la création en 1310 du Conseil des Dix (institution secrète peu ordinaire qui ressemble au Tchoû-mi-Yuan, le conseil de sécurité de Kubilai). M. Polo vit alors à Venise dans la Casa Polo (quartier de Cannaregio, maison familiale détruite par un incendie en 1598n 6) où il vit désormais comme un commerçant prospère mais prudent, bien loin de l'image du grand explorateur10.
Tombé malade, il dicte son testament le 8 janvier 1324. Le texte, qui en a été conservé, précise notamment qu'il lègue 5 lires à chacun des couvents installés sur le Rialto et 4 lires à chacune des guildes dont il est membre. Il libère aussi Pierre, son « serviteur tartare », et veut qu'il lui soit payé 100 liresn 7. Il est enterré comme son père à l'église San Lorenzo mais sa tombe a disparu à la suite de différentes restaurations de l'édifice11,12. Son testament permet d'estimer la fortune qu'il laisse, soit 10 000 ducats, ce qui ne le situe pas parmi les plus riches marchands de Venise7.
Le Devisement du monde ou Livre de Marco Polo
Les voyages du père de Marco Polo
Partis de Venise avant la naissance de Marco, Niccolò et Matteo Polo achètent vers 1255 des pierres précieuses à Constantinople (alors sous administration vénitienne) et en Crimée (où résidait leur frère), puis vont les vendre à la cour du khan de Russie, sur la Volga, où ils restent un an. Ils poussent jusqu'à Boukhara (alors capitale perse d'Asie centrale) où ils restent trois ans. Un enquêteur-messager de Kubilai ou de l'ilkhan d'Iran les invite à se présenter au grand khan, en qualité d'Européens.
Compte tenu du contexte des croisades, l'historien Pierre Racine doute que le voyage des Polo ait été de simple nature commerciale :
« L’on doit alors s’interroger sur le but véritable des Polo lors de leur première expédition. Outre les intérêts commerciaux, n’y avait-il pas chez eux le désir d’approcher les Mongols à des fins politiques ? N’avait-il pas une sorte de mission à remplir ? Ils seraient en quelque sorte venus relayer des religieux qui, tels Jean de Plan Carpin, Guillaume de Rubrouck et André de Longjumeau, avaient été chargés de se renseigner sur ce peuple encore mal connu en Occident ? Le texte de Marco demeure fort silencieux à ce sujet. Ce qui transparaît cependant mérite d’être retenu. Les Occidentaux voulaient approcher les Mongols et nouer un accord avec eux, tout en constatant qu’il y avait chez ce peuple conquérant une culture à découvrir13. »
Ont-ils atteint Pékin quand ils rencontrent Kubilai en 1265 ou 1266 ? Il n'est pas nécessaire de le supposer, les affaires de l'ouest se traitaient souvent à sa résidence d'été en Mongolie, Shangdu aussi appelée Xanadu. Ils ne restent pas longtemps car ils sont chargés de plusieurs missions :
- Ambassade de l'Empire mongol auprès du pape. Quand ils regagnent la mer Méditerranée, le pape vient de mourir et il leur faut attendre trois ans pour qu'un nouveau pape soit élu (le plus long interrègne de l'histoire de la papauté, entre Clément IV et Grégoire X). Lorsqu'ils repartent vers l'Asie (avec Marco), à défaut des cent savants chrétiens que demandait Kubilai, ils emportent de l'huile sainte de Jérusalem qui tenait lieu de relique du Christ. On peut conjecturer que le jeune Marco portait sur lui cette huile. En tout cas, lorsque Kubilai « dépêcha des émissaires à leur rencontre, à bien quarante journées » (ch. 13), c'était peut-être pour honorer la chrétienté (de nombreux sujets de Kubilai étaient chrétiens syriaques, les femmes des descendants de Gengis khan l'étaient souvent).
Un parcours incertain
Le parcours exact est difficile à établir pour plusieurs raisons. D'abord, l'objectif du récit n'est pas de donner un journal de voyage mais une description (« devisement ») des choses vues susceptibles d'intéresser le lecteur par leur étrangeté. Dans un texte rédigé plus de vingt ans après les événements, les imprécisions sont parfaitement compréhensibles. Enfin, nombre de villes traversées peuvent avoir disparu ou ont vu leur nom modifié, parfois plusieurs fois, comme c'est souvent le cas en Chine : Quinsai s'appelle aujourd'hui Hangzhou; Campision est devenu Kan-tcheou puis Zhangye; Sacion s'est appelée Shachou puis Dunhuang; Carcan est devenue Shache; Ciarciam est aujourd'hui Qiemo; Quengianfu s'est appelée King-tchao avant de devenir Xi'an14.
Yamashita (2004) donne l'itinéraire suivant :
- à l'aller : Venise, Saint-Jean-d'Acre, Mossoul, Bagdad, Tabriz, Kerman, Sabzawar, Sapurgam, Kashgar, Pamir, Yarkand, Hotan, Lop, Dunhuang, Mongolie-Intérieure, Langzou, Shangdu (trois ans)15 ;
- retour par mer de Chine, Vietnam, Sumatra, océan Indien, Cochin, Bhavnagar, Ormuz, puis remontée terrestre de l'Iran jusqu'à Tabriz, et de là Trébizonde, Constantinople, la Grèce et Venise (trois ans)15.
Un récit centré sur Kūbilaï Khān
Maître de la Mazarine (1410-1412).
Le Livre de Marco Polo pourrait s'intituler le Livre de Kūbilaï Khān car il décrit, non l'histoire de Marco, mais l'empire du plus puissant empereur de l'Histoire du monde. Quand le livre évoque la Russie, l'Asie centrale, l'Iran, l'Afghanistan, c'est parce que Kūbilaï était le suzerain de ces terres. Quand il parle du Japon (qu'il dénomme Cypango), du Viêt Nam, de la Birmanie, c'est parce que Kūbilaï Khān y envoyait des armées. Quand il présente le Sri Lanka, l'Inde du sud et jusqu'à Madagascar, c'est que Kūbilaï Khān y dépêchait des émissaires pour obtenir leur soumission. Quand il décrit les côtes de l'océan Indien, de l'Inde, de l'Arabie et de l'Afrique, c'est que les marchandises de la Chine y parvenaient.
Kūbilaï Khān est le sujet, le centre et l'unité du livre. Tout ce que M. Polo relate n'a de sens que par lui. Aussi est-il naturel que certains manuscrits aient donné pour titre à cet ouvrage Le livre du Grand Khan16. Ce livre est aussi un condensé des histoires que Marco lui racontait, car il avait su le séduire par ses talents d'observateur et de narrateurn 9. Certains historiens ont voulu y voir une encyclopédie, une géographie, d'autres une chronique du grand khaân, un miroir des princes, un livre de marchand17,18, mais il correspond plus exactement à un reportage19.
Fonctions de Marco Polo en Chine
Envoyé de l'empereur, ses déplacements étaient des missions, avec insignes du palais central et souvent escorte militaire. Au service de Kubilai, M. Polo ne dépendait pas du gouvernement ni de l'administration chinoise, mais directement du palais de l'empereur, le suzerain mongol, le khagan. Il n'était pas fonctionnaire mais homme de l'empereur. Les déplacements effectifs de Marco Polo entre 1271 et 1295 semblent les suivants :
- 1re mission : à Ganzhou, l'actuelle Zhangye, à l'ouest (« bien un an »). Le khan met à l'épreuve les dons d'observation de Marco et l'envoie comme « messager à certaine importante affaire de rois dans une terre très lointaine, dans une cité nommée Caregian où il peine à y aller en six mois ». Il est « très attentif aux nouveautés », sans doute parce qu'il devra « faire un rapport circonstancié au Grand khan, et c’est ce rapport qui lui valut ensuite d’être appelé messire Marco Polo à la cour20 » (chap. 16) ;
- 2e mission : en compagnie de son oncle, il séjourne durant un an à Campcio ou Capsion ou Ganzhou, l'actuelle Zhangye, ville frontière à l'extrémité ouest de la Grande Muraille (ch. 61) ;
- 3e mission : à Yangiu (Yangzhou) où il séjourna trois ans, probablement en 1277. Dans cette ville récemment conquise par les Mongols, Marco remplace le baron gouverneur de la ville (chap. 143)20 ;
- 4e mission : contrôle financier au port de Quinsay (Hangzhou) pour vérifier si les trésoriers ne trompaient pas l'empereur (chap. 152) ;
- 5e mission : en Inde. Mais Marco ne donne aucun détail sur le contenu de la mission ;
- peut-être une mission au sud-est de la Chine vers le Yunnan ;
- peut-être une mission au Tibet, dont il décrit les us et coutumes, les rites religieux, les lamas et les lamaseries ;
- ambassade vers le Viêt Nam, la Birmanie, puis les Indes, par voie de mer (deux ans) ;
- escorte d'une princesse en Iran, et charge de messages aux États d'Europe (chapitre 18). Ce voyage par bateau et par voie terrestre le ramène en Italie.
Outre qu'il est allé dans le Sichuan (ch. 115), aux confins de la Birmanie (ch. 120) et dans les vallées du Yunnan (ch. 117), Marco a aussi voyagé dans les régions méridionales : « Peu de régions de la Chine sont restées inconnues du voyageur, qu'il s'agisse des cités côtières grouillantes de vie, des steppes arides de la Chine du Nord-Ouest, des vallées reculées de la Chine centrale21. »
Transfert de technologie militaire ?
Selon Pierre Racine (2011), il semble que, dans le ch. 145 sur le siège de Saianfun 10, Marco cherche à tromper le lecteur et
« entend donner le beau rôle à la famille en lui attribuant l’invention des trébuchets [ou pierrières], bien connus pourtant avant l’arrivée des Polo en Chine 22 »
En fait, le texte en franco-vénitien semble impliquer moins l'invention de trébuchets, que la fabrication d'un modèle plus efficace :
« A donc distrent les .II. freres et lor filz meser Marc. "Grand Sire, nous avons avec nos en nostre mesnie homes qe firont tielz mangan qe giteront si grant pieres qe celes de la cité ne poront sofrir mes se renderont maintenant »
— Le devisement du monde, CXLV, ed. Mario Eusebi, p. 163
Selon les Annales chinoises, le siège de cette ville par les armées mongoles a duré six ans, de 1268 à 1273, et s'est terminé avant l'arrivée des Polo en Chine (1275). Igor de Rachewiltz soutient que la phrase « et lor filz meser Marc » n'est pas présente dans tous les manuscrits et peut donc être un enjolivement successif23. Il est attesté que,
« après trois ans de siège infructueux, le général mongol a demandé un renfort technique et des machines de guerre. Celles-ci auraient été réalisées par des ingénieurs musulmans venus de Perse, Ismaïl et Ala al-Din, qui rejoignirent le théâtre des opérations vers la fin de l'année 1272 24. »
Selon les Annales Yuan : « En réponse au khaân, l'ilkhan Abaqa envoya Alaowating et Isemayin avec leur famille jusqu'à Pékin, où une première pierrière fut montée devant les Cinq Portes et essayée ». En 1273, quand Xiangfan tombe aux mains des Mongols après un siège de cinq ans, c'est grâce à des pierrières : « Ensuite les pierrières furent utilisées dans chaque bataille avec un invariable succès25 », notamment sur le fleuve Yangtze où la flotte Song fut anéantie. L'année suivante, l'empire Song se rend enfin aux Mongols.
Selon certaines interprétations, les parents de Marco — qui sont rentrés à Venise en 1269 — auraient proposé les trébuchets à Kubilai, fait réserver des madriers, et été les messagers dépêchés à l'ilkan Abaqa, lequel fit réquisitionner les ingénieursn 11.
Présence dans les annales chinoises
Voici ce que disent les annales officielles de la dynastie Yuan :
- en 1277, « Po-lo nommé Enquêteur-privé Envoyé-adjoint »n 12 ;
- en 1282, au lendemain de l'assassinat de son premier ministre Achmat (en), l'empereur « transporté de colère se rendit le même jour à Chang-tou (Shangdu, sa capitale de Mongolie) et ordonna à Po-lo, enquêteur privé et envoyé adjoint, à Horh-khono-sse, surintendant des études, au conseiller d'administration A-li, et autres, de prendre des chevaux de poste et de se rendre immédiatement à Pékin pour instruire l'affaire et juger les coupables » ;
- un mois plus tard, Kubilai Khan étant rentré à Pékin : « Achmat mort, l'empereur encore totalement ignorant de ses turpitudes, consultant l'enquêteur-messager Po-lo, apprit alors toute l'ampleur de ses crimes » ; et réhabilita ses assassins chinois26.
Il n'y a pas une preuve irréfutable que les deux idéogrammes chinois27 qui se réfèrent phonétiquement à « Po-lo » correspondent vraiment à Marco Polo. En effet, des références à Po-lo existent bien avant l'arrivée de Polo en Chine. Cela dit, les inscriptions ci-dessus correspondent exactement au livre :
- au chapitre 16, le calcul des dates place sa nomination comme Messire vers 1277, qui est la date de l'inscription chinoise ;
- son récit de l'assassinat d'Achmat en 1282, qui est le plus long du livre, le plus précis et le mieux vérifié, prouve qu'il eut connaissance des pièces de la procédure alors que ces détails étaient secretsn 13 ;
- ses récits évoquent souvent les relais des émissaires officiels, et toutes ses missions sont celles d'un enquêteur-messager : pour Kubilai Khan un ambassadeur n'était rien d'autre et la seigneurie de M. Polo sur Yangzhou implique seulement qu'il y était l'œil de l'empereur.
S'il amasse avec ses parents un trésor en pierres précieuses, il ne dit pas que ce fut par le commerce ; leurs émoluments et les cadeaux de Kubilai durent suffire à leur constituer une fortune. S'ils étaient désignés comme « marchands », les patriciens vénitiens étaient souvent aussi officiers d'active, diplomates, conseillers d'État.
Un observateur attentif
Comme le note l'historien Pierre Racine, Marco est « Un homme d’une curiosité universelle, observateur attentif des mœurs et des coutumes des hommes28 ». Dans ce qui est essentiellement un carnet de voyage, Marco accorde une attention particulière aux « affaires politiques et économiques du vaste empire mongol, la poste, la monnaie, le mécanisme des prix [...] Il ne manquait pas ainsi de souligner tout le profit que le Grand khan pouvait tirer des émissions monétaires fondées sur le billet de banque ; ce dernier faisait entrer des métaux précieux dans son trésor et les convertissait en billets. Il ordonnait également à ses sujets de porter à l’Hôtel des monnaies des pierres précieuses, de l'or et de l’argent qu’il payait en billets29 ». Il décrit aussi « l’emploi du charbon, les procédés d’extraction de l’amiante, le culte des idoles, ou des pratiques plus spécifiques comme le respect des vaches en Inde30 ».
Il porte un intérêt particulier aux pierres précieuses : « il remarque en Perse les splendides turquoises (ch. 34, 6), dans le nord de l'Afghanistan les lapis-lazulis à la couleur bleue intense (ch. 46, 30) et les rubis (ch. 46, 10) au rouge brillant. Ceylan est la terre par excellence des pierres précieuse. On y trouve rubis (ch. 168, 27), saphirs (ch. 168, 29), topazes (ch. 168, 29), améthystes (ch. 168, 29-30). En Inde autres merveilles : les perles (ch. 169, 11)31 ».
En marchand avisé, il est aussi intéressé par les épices, mentionnant « tour à tour la cannelle (ch. 116, 68), le galanga (ch. 125, 13), la noix muscade (ch. 162, 10), le safran (ch. 154, 15), surtout les diverses sortes de poivre, poivre blanc, poivre noir, cubèbe (ch. 160, 44 ; ch. 174, 7 ; 162, 10), le gingembre (ch. 174, 7) et le clou de girofle (ch. 116, 64)31 ». Il s'intéresse aussi aux divers types de tissus, qu'il désigne par les termes techniques locaux — cendal, bougueran, moselin, nach, nasich — et signale au passage les endroits où l'on fabrique les soieries épaisses lamées d’or31.
On peut se demander avec Pierre Racine quel est son véritable visage : « marchand, ethnographe, homme d’État ? » Selon Borlandi, ce serait d'abord un marchand qui écrit pour un public de marchands : « sur 234 chapitres, dont 19 pour le prologue, 67 sont consacrés à des légendes ou des faits historiques, 39 n’entrent dans aucune catégorie, mais 109, donc près de la moitié, décrivent une ville ou une région, avec un schéma rigide [...] : nombre de journées de marche ou de milles d’une ville ou d’une région à l’autre, les productions naturelles et artisanales, surtout les produits de luxe (soie et soieries, épices diverses, pierres précieuses), les monnaies, avec de temps à autre leur valeur par rapport à celles en cours à Venise. Toutes les fois qu’il aborde un chapitre concernant une ville, il tente d’informer ses lecteurs/ auditeurs sur le nombre d’habitants et sur les revenus et les taxes32. »
Une attitude d'ethnologue
Polyglotte, Marco Polo parlait vraisemblablement le mongol, le chinois, le persan, le ouïgour et l'araben 14. Il maîtrisait aussi quatre systèmes d'écrituren 15.
À travers son récit, il fait preuve d'une grande sensibilité à la diversité des sociétés et « ne porte presque jamais de jugement négatif33 ». Loin d'opposer sa culture à celles qu'il découvre, il « décrit un monde pluriel fait de différences démultipliées, qui interdisent au Vénitien et à ses lecteurs de se tenir pour le centre du monde et de se targuer d’une identité irréductible34 ».
Adoptant le ton neutre des encyclopédies, au lieu de donner des renseignements sur son voyage proprement dit, il accumule les observations factuelles sur les pays visités : géographie, distances, faune, alimentation, habillement, curiosités, grandes dimensions des jonques de mer chinoises, présence de pirates dans la mer de Java, etc.35. Il marque volontiers son émerveillement devant la richesse de l'empereur, l'intense activité des ports, l'usage exclusif du papier monnaie, l'empereur ayant seul le droit d'accumuler or et argent36.
En ethnologue, il s'intéresse aux pratiques sociales et religieuses d'Extrême-Orient : bouddhisme lamaïste, taoïsme (ch. 74), islam, religions dérivées du christianisme (nestoriens, jacobites, culte de saint Thomas) ainsi que les peuplades animistes qui adorent des idoles. Mais il s'arrête aux aspects extérieurs et « donne peu d'informations sur les croyances ou les doctrines37. »
Il porte rarement un jugement sauf dans des cas extrêmes. Ainsi, il est horrifié par la coutume d'une tribu de Sumatra où les malades que le sorciers jugent inguérissables sont étouffés, mis à cuire et mangés en famille, sans en rien laisser — « Et si vous di qu'ils en sucent les os si bien qu'il n'i demeure pas un grain de mouelle ne d'autre gresse dedenz » (ch. 165) —, ceci afin que l'âme du défunt ne se charge pas de vers mortsn 16.
En escale à Ceylan (« Selyam »), il mentionne le Pic d'Adam, lieu de pèlerinage pour les musulmans, qui y vénèrent les reliques d'Adam, ainsi que pour les bouddhistes, qui en font le lieu de naissance du Bouddha et y vénèrent ses cheveux, ses dents et son bol à aumônes (Ch. 168). Se basant sur la tradition chrétienne, Marco écarte l'hypothèse que ce serait le lieu de naissance d'Adam et ne retient que le récit du Bouddha. Il se pose ainsi en « destructeur de mythes38 ».
Ce livre illustre également le monde de légendes que constituait l'Extrême-Orient chez les chrétiens : il croyait que Gog et Magog étaient les Mongols cruels ; l'arbre sec marque la limite entre l'Orient et l'Occident ; la « Barrière d'Alexandre » que constitue le Caucase est une frontière dangereuse à franchir ; il imagine le Royaume du prêtre Jean en Inde, etc.7.
« Qui ne l'a pas vu ne pourrait le croire » est un leitmotiv de son livre. « Incroyable mais vrai » est sa recette. Cependant il est douteux qu'il ait été accueilli avec scepticisme à son retour par les patriciens de Venise : la République avait les moyens de savoir qu'il n'affabulait pas. De même les Génois qui lui firent rédiger son mémoire (dont ils avaient besoin pour leurs expéditions), et le frère du roi de France qui dépêcha pour en obtenir copie.
Marco Polo émaille son reportage de faits divers, de mythes, de légendes, mais ses récits de miracles sont peu nombreux, souvent symboliques, et séparés des autres narrations. Il démystifie plutôt les légendes (Arbre sec, Gog et Magog, prêtre Jean, salamandre). Les bourdes sont rares : hommes à queue de Sumatra, jambes de boas dans le Yunnan (mais l'histoire naturelle référence des boas ayant des traces de pattes), enfin l'obscurité en plein jour dont il témoigne en Irann 17. En effet, dans le premier chapitre Rustichello explique que son livre fera toujours la distinction entre ce que Marco a vu de ses propres yeux et ce qu'il a entendu avec ses oreilles, afin de permettre au lecteur de distinguer le vrai du vraisemblable (chap. 1).
« Et por ce met{r}eron les chouses veue por veue et l’entendue por entandue, por ce que notre livre soit droit et vertables sanç nulle mensonge; et chascuns que cest livre liroie, ou hoiront, le doient croire, por ce que toutes sunt chouses vertables39 »
L'histoire racontée par Ramusio40, selon laquelle Marco Polo et ses parents se seraient présentés en habits de mendiants, avec une doublure pleine de rubis et joyaux qu'ils montrèrent au cours d'un dîner pour se faire reconnaître, est un enjolivement tardif (1559).